Lunettes. Cheveux longs. Barbe. Regard profond. Présence incertaine. Enquête sur une espèce endémique des open spaces d'ingénierie.
Exercice d'identification. Les sujets portent tous des lunettes et des cheveux longs. Le vrai Jason est quelque part dans cette rangée. Bonne chance.
Il est des phénomènes que la science peine encore à expliquer. La migration des oiseaux. L'origine des trous noirs. Et surtout : les Jason. Ces individus de type Ingeniarius softwaricus à lunettes et chevelure longue, généralement bruns, constituent l'un des mystères les mieux documentés — et les moins résolus — de notre open space.
Le Jason type mesure environ 1 mètre 80, porte des lunettes à monture sombre, arbore une chevelure châtain qui lui confère un air de développeur full-stack légèrement philosophe, et présente en toutes circonstances une barbe de deux à quatre jours — ni vraiment rasé, ni vraiment barbu, dans un entre-deux soigneusement entretenu ou totalement fortuit, les avis divergent. Il parle de microservices avec la même sérénité que d'autres parlent du temps qu'il fait.
"Un collègue a abordé Antonin en plein air, en plein jour, sur le parking, et lui a posé des questions techniques pendant quatre minutes. Antonin ne comprenait rien. Le collègue était convaincu de parler à Jason. Jason, lui, était à l'intérieur."
L'incident du parking illustre parfaitement la problématique. Antonin, doté lui aussi de cheveux longs et de lunettes, s'est retrouvé l'espace d'une conversation, promu Jason par un collègue mal renseigné. La confusion est compréhensible : en plein air, en plein jour, sous un soleil sans équivoque, distinguer un Jason d'un non-Jason relève pourtant de l'exploit. La lumière n'y fait rien. Le phénomène est morphologique.
Mais Jason, le vrai, a poussé la technique bien plus loin. Sa stratégie de camouflage organisationnel est désormais légendaire au sein de l'entreprise : être simultanément affecté à plusieurs projets. En théorie, cela garantit une visibilité maximale. En pratique, cela garantit qu'aucun chef de projet ne sait vraiment ce qu'il fait, ni où il en est, ni même s'il est physiquement présent dans le bâtiment.
« Jason ? Oui, il est sur mon projet », dit l'un. « Jason ? Il m'a dit qu'il était busy sur autre chose », répond l'autre. Et pendant ce temps, Jason — comme le chat de Schrödinger — est à la fois partout et nulle part.
À cette maîtrise du flou organisationnel s'ajoute une contribution technique que la postérité retiendra sous le nom de Jasonade : l'art de pousser en merge request une branche contenant des dizaines de commits prétendument atomiques — terme que Jason employait avec une conviction admirable, et qui, à l'examen, recouvraient parfois des réalités… disons… composites. Soigneusement empilés au fil des semaines, ces commits livraient au reviewer une colonne de diff aussi longue qu'un rapport d'audit, à revoir un par un, dans un silence chargé de reproches silencieux. La Jasonade est à la code review ce que l'opéra est au cinéma : plus long que prévu, difficile à interrompre, mais indéniablement ambitieux.
Il convient d'ajouter, pour l'exhaustivité historique, que Jason s'est également illustré par une pratique alors considérée comme légendaire : le push direct sur master. Sans merge request. Sans review. Sans avertissement préalable. Dans le monde du versioning contrôlé, c'est l'équivalent d'entrer dans une réunion en cours, d'effacer le tableau blanc, et de repartir sans rien dire. Les logs gardent tout en mémoire. Jason, lui, avançait.
Bientôt, il ne sera officiellement plus là. Mais les Jason, eux, persistent. L'espèce se régénère. Dans chaque open space d'ingénierie logicielle, un nouveau Jason émergera : lunettes, cheveux longs, multi-projets, présence incertaine. La nature a horreur du vide.
Nous souhaitons à Jason la meilleure des continuations, et nous le remercions pour ces années de flou opérationnel maîtrisé, qui ont contribué, à leur façon, à la richesse de notre écosystème.